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Sphères et cercles d'influence en Algérie

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Sujet / Message Sphères et cercles d'influence en Algérie

Message par Sphinx le Ven 28 Jan - 1:32

Les élites politiques et intellectuelles et la société « civile » en question

La notion d’ « élite » connote au sen premier du terme ce qu’il y a de « meilleur », de ce qui se distingue par ses qualités intrinsèques , et au sens extensif, elle désigne la classe politique qui commande ou préside à la gestion d’une nation, d’un Etat ou d’une communauté organisée, mais désigne aussi l’ élite intellectuelle constituée de chercheurs, de penseurs, de créateurs, de poètes d’artistes, etc., plus ou moins indépendants du pouvoir, voire même des partis d’opposition. Face à ces deux entités sommairement définies, se trouve la société dite « civile » qui comprend une large palette d’individus appartenant à des strates sociales fortement différenciées : des classes supérieures et inférieures entre lesquelles s’intercale une foule de nuances : des couches sociales moyennes, pauvres, et très pauvres ; des travailleurs, des cultivateurs, et des journaliers ; des petits fonctionnaires, des employés de commerce et des services, etc. On peut également inclure dans cette société globale, dite « civile », les chômeurs et tous ces désœuvrés qui tentent de survivre en essayant de rafistoler leurs moyens d’existence en se livrant à des menus activités diverses, qui vont de la revente à la sauvette d’objets hétéroclites au travail au noir , en passant par le chapardage, les petits larcins, jusqu’à la mendicité et à la revente des drogues et à la prostitution.

Aucune société humaine fondée sur des classes sociales aux intérêts antagoniques ne se trouve à l’abri de ces formes de manifestations inégalitaires. Néanmoins, il est des sociétés qui ont tenté et qui tentent de réduire ou d’atténuer par une politique intelligente et hardie ces écarts criants entre les différentes couches sociales en procédant à la redistribution de la richesse d’après des critères d’équité et de justice sociale. La réussite ou l’échec d’une politique sociale, et partant de la réalisation de la paix sociale au sein d’une société donnée, dépend essentiellement de la vision de son élite politique. Peut-on dire maintenant, au sujet de la société algérienne qui nous préoccupe au premier chef, qu’elle dispose d’une vraie « élite politique » au sens le plus noble de ce mot, une élite qui se distingue par une vision large qui lui permet non seulement de faire preuve d’une bonne gouvernance fondée sur l’efficacité, l’économie de temps, de l’énergie, de l’argent et de son bon usage, mais une vision qui lui permet également de penser la construction de l’Etat sur des bases solides et durables ? Rien n’est moins sûr .

Le portrait de l’élite politique algérienne

Les traits pertinents qui puissent restituer avec la fidélité requise le portrait de cette élite, sa physionomie réelle, se révèlent être au nombre de trois : autoritarisme, mépris de la « populace », et incapacité de communiquer. Ces trois traits caractéristiques, distinctives, de sa conduite politique, découlent comme une conséquence directe de deux facteurs étroitement imbriqués :a) de la culture patriarcale transposée très tôt par le mouvement national dans le domaine de l’action militante où seul le zaïm ( le leader) a voix au chapitre en ce qui concerne l’orientation à imprimer aux objectifs à atteindre ; b) de l’esprit de corps (al assabiya )qui n’admet d’autres modes d’élections que ceux ressortant de la cooptation ou de la désignation d’office et qui, tous deux, relèvent du mode archaïque qu’atteste historiquement l’allégeance ( al mubaya ‘a), qui est une forme féodale de sélection des « élites » sur la base de l’obéissance et du serment de fidélité. Depuis l’indépendance de l’Algérie, notre « élite politique » qui se targue pourtant de « modernité » et de « modernisme », n’a de cesse d’être conditionnée, dans ses reflexes comme dans ses représentations et ses conduites, par cette culture de la soumission au « protecteur » et qui, paradoxalement, s’accompagne chez chacun de ses membres d’une posture « autoritaire » qui ne laisse pas de place à la réplique ni à aucune voix discordante.

L’autoritarisme de mauvais aloi

Prenons l’exemple des membres de notre « classe politique » que l’on pourrait qualifier d « élite politique » de la nation. J’y inclus pour l’essentiel les « ministres ». Aucun d’entre eux ne doit son poste à l’élection au suffrage populaire. Tous ont été cooptés ou désignés par le « haut », ou comme on dit chez nous par « les décideurs » ( ashâb al qarar). Mais que sont-ils au juste ces décideurs ? Personne ne le sait. On devine seulement qu’ils sont « là haut », nichés quelque part au sommet de l’Etat, et s’affairent à élaborer des scénarios d’avenir au dessus de nos têtes. C’est à ces « décideurs » invisibles, mais omnipotents et omniscients, que nos ministres qui sont censés constituer l’élite politique de la nation, rendent compte, et non à la société à laquelle ils ne doivent absolument rien. C’est dire, en un mot, que les membres de cette « élite politique » s’avèrent à l’observation attentive non seulement hétéronomes, mais se montrent également affligés d’une double face, comme Janus, le Dieu romain : une face docile tendue en direction de ceux qui les ont placés là où ils sont, et une face dure, autoritaire, avec laquelle ils donnent à la société l’impression fausse d’être les véritables détenteurs des rênes de l’Etat, alors qu’ils ne sont que les simples exécutants d’une volonté politique, décidée ailleurs, et à l’élaboration de laquelle ils n’ont guère pris part. En ce sens, les membres de cette « élite politique » sont complètement hétéronomes, et cette hétéronomie de la volonté en fait des figures pâles, ternes et desséchées, dès lors même qu’ils feignent l’allure d’hommes politiques autonomes et indépendants par rapport à leurs « patrons » invisibles. Le caractère bicéphale de notre régime politique fait que la tête apparente masque la tête réelle. En se revêtant du costume d’apparat et en affectant la posture d’autorité et du prestige, les membres de cette élite trahissent malgré eux un goût prononcé pour l’autoritarisme de mauvais aloi et une tendance fâcheuse à regarder leur société ou leur « peuple » avec un mépris condescendant qui n’a d’égal que le mépris qu’affichait naguère le petit colon français à l’égard de « l’indigène musulman ».

Le mépris de « la populace »

De cette « culture politique » faite d’un mélange d’allégeance, de soumission formelle, d’autoritarisme, d’absence de pensée plus haute et plus libre, procède ce mépris hautain qu’affiche ostentatoirement cette « élite » bigarrée envers le peuple qu’elle traite en quantité négligeable. Sûre d’elle –même et de la pérennité du pouvoir qu’elle détient à la faveur du jeu de la cooptation, du clientélisme, de la vénalité et de la corruption, cette « élite politique » ne se sent guère obligée de devoir quoi que ce soit à la société, et ce qui explique son autisme et son refus obstinée à prêter la moindre attention aux protestations et aux rumeurs qui sourdent des entrailles de « la société civile ». Les membres de cette élite qui se targuent d’être des « patriotes » oublient ou feignent d’oublier qu’ils constituent par leurs actes et mœurs politiques de véritables ferment de dissolution des fondements de l’Etat et de la nation qu’ils prétendent incarner. Sourde et muette, prétentieuse et arrogante en dépit de son ignorance crasse, l’élite politique officielle, à l’exception de quelques rares individus écartés ou renvoyés à la retraite anticipée pour avoir exprimé une voix discordante, ne se sent pas battre le cœur du peuple et de sa jeunesse qui, las de trop longues injustices et humiliations, n’appellent pas la guerre fratricide, mais sont résolus désormais à ne pas se laisser courber l’échine sous le joug d’un régime à la fois autoritaire et corrompu. Le défi que le peuple et sa jeunesse cherchent à relever, à travers leurs protestations et leur colère, ce n’est pas seulement celui du « pain », mais surtout celui du respect et de la dignité humaine bafoués ; ils cherchent aussi à relever le défi de la diminution et de l’abaissement économique, intellectuel, moral et politique dans lesquels cette élite dévoyée a enfoncer le pays tout entier jusqu’aux genoux .Ils cherchent et veulent, consciemment ou non, à bannir du paysage social et politique cette forme délétère qui est la « hogra » qu’on a érigée en un système de gouvernement.
Repus à force de corruption morale et matérielle, cette élite a commis bien des péchés contre la nation, et notamment ce péché contre l’esprit et l’intelligence, les seuls qui ne doivent pas être pardonnés. En sacrifiant ce qu’elle sait être la vérité à des intérêts féroces ou à des préjugés criminels, elle a fini par se rendre détestable et exécrable aux yeux d’une société qui se sait être l’objet d’un souverain mépris de la part d’une « élite » parachutée ou imposée à la tête de l’Etat.


__
"Quelle est la différence fondamentale entre une femme et un terroriste ? Avec le terroriste on peut négocier"
3

.、スフィンクス、


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Sujet / Message Re: Sphères et cercles d'influence en Algérie

Message par Sphinx le Ven 28 Jan - 1:35

Suite ...Les élites politiques et intellectuelles et la société « civile » en question

Le zéro de la communication politique

Comme chacun le sait, y compris l’illettré algérien, qui a l’oreille et le sens de l’écoute et de la sagesse, notre élite politique se révèle cruellement démunie en termes de savoir pédagogique et d’ art de communication ; elle ne sait pas s’adresser au public et ses paroles se font le plus souvent bafouillage, locution difficile ou hésitante, usage d’un bilinguisme discordant accompagné d’une diglossie troublante… Manquant d’élégance et de cohérence, quant à la forme et le contenu de son discours, elle devient de moins en moins convaincante, persuasive et crédible aux yeux d’un public désenchanté et désabusé par tant de scandales financiers et économiques dont bon nombre de ses membres sont trempés jusqu’au cou sans que le justice s’en mêle pour autant. Parce qu’elle est cooptée et corrompue jusqu’ à la moelle que cette élite se dispense de l’art de communiquer, lequel requiert un savoir-faire et un savoir être qui n’est pas à sa portée, et elle ne cherche d’ailleurs nullement à l’acquérir tant qu’elle est exonérée de persuader, de convaincre et de rallier à son « programme politique » qu’elle a imposé par anticipation à un public tenu dans l’ignorance de son élaboration et seulement invité à le plébisciter. De là s’explique le fait que l’écrasante majorité de cette élite politique se trouve frappée d’aphasie, et incapable de communiquer avec la société au moyen d’un discours audible. Le seul message qu’elle sait transmettre relève de phrases toutes faites, stéréotypées, répétitives, et monotones, et toujours faites sur le mode normatif ou impératif : « nous avons décidé de… » ; « nous avons adopté des textes de lois… » ; « nous avons, conformément aux instructions de Sa Majesté le Président de la République… » d’accélérer les Travaux d’infrastructure ou d’adopter pour le système LMD présenté comme étant la meilleure panacée pour sortir l’enseignement supérieur de sa léthargie…

L’élite intellectuelle en générale

Celle-ci peut-être définie comme le « gratin » de la société. Dans la mesure où elle est composée des gens de culture ( penseurs, poètes, critiques littéraires, philosophes, sociologues, romanciers, journalistes talentueux, artistes…), elle a pour mission essentielle de produire le savoir et le sens, de refléter par ses œuvres et ses créations diverses les préoccupations de son époque et de traduire les besoins, les attentes, les rêves et les mythes de la société dans laquelle elle se trouve immergée à un moment donné de l’histoire. Par sa fonction comme par son statut, elle se distingue de l’élite politique par un certain nombre de caractéristiques fondamentales : production du savoir et de la connaissance, esprit critique, autonomie de la pensée comme de l’action par rapport non seulement à l’élite politique dominante, mais aussi par rapport aux partis politiques d’opposition, aux clans, aux coteries idéologiques et aux intérêts privés. Quoique certains de ses membres puissent avoir des affinités idéologiques, voire même une appartenance de fait à tel ou à tel parti, il reste que l’intellectuel, le vrai, ne déroge jamais à sa fonction critique et impartiale . La filiation à une école de pensée, à un dogme religieux ou philosophique, n’interdit pas au penseur et au créateur dignes d’être qualifiés d’ « intellectuels » de procéder à l’examen impartial des faits sociaux ou politiques. En un mot, le rôle premier de l’élite intellectuelle d’une nation, c’est d’être vigilante vis-à-vis du pouvoir établi et de ne pas ménager ses efforts critiques à son égard lorsque celui-ci se met en travers et contre la volonté et les aspirations les plus profondes de la société civile. Passer sans complaisance au crible critique tous les travers de la société politique, mais aussi civile, c’est faire œuvre d’esprit d’examen critique et du sens de la responsabilité civique et civile, qui sont des traits constitutifs des vertus éthiques et de l’engagement citoyen dans la vie sociale de la Cité.

La figure de l’élite intellectuelle algérienne en particulier

Qu’en est-il maintenant de « l’élite intellectuelle algérienne ? ». Existe-elle effectivement et si oui, sous quelle physionomie se manifeste-t-elle ? Que représente-t-elle sous le rapport quantitatif ? A ces questions, on peut répondre : premièrement, elle n’existe que par défaut, par procuration ; secundo, elle représente, si on la rapporte au nombre de diplômés de l’enseignement supérieur, une masse importante d’individus. On pourrait l’ estimer à 4 8000 personnes composées d’enseignants répartis entre les 60 universités, instituts et centres universitaires que compte le pays. Ce chiffre comprend quelques centaines de « docteurs », toutes disciplines confondues. Mais les diplômes, fussent-ils de haute facture, ne font pas forcément de leur titulaires des « intellectuels », car n’est pas intellectuel qui veut. Les titres d’enseignants, de « docteurs », etc., renvoient à une spécialité, à un savoir-faire particulier, et ne confèrent pas de ce fait le statut d’ « intellectuel » aux détenteurs de ces diplômes.

Le qualificatif d’intellectuel s’applique traditionnellement à des personnes qui, en sus de leurs titres et au- delà de l’exercice de leur métier particulier ( écrivain, sociologue , historien, physicien , mathématicien, etc.), s’adonnent à des activités réflexives tout en s’impliquant dans les préoccupations de leurs temps et de leurs sociétés. C’est ce qu’on appelle « l’engagement intellectuel » qui suppose participation active aux diverses manifestations de la vie sociale, protestations et pétitions contre la promulgation des lois sociales et économiques jugées intolérables ou scélérates ; prise de position sur tel ou tel sujet politique ou social considéré comme « chaud » ; défense des droits des ouvriers ou des minorités ethniques et nationales discriminées par le pouvoir central. L’ « intellectuel », le vrai, c’est surtout celui qui pense, qui réfléchit et produit « le sens » des choses et de la vie ; qui donne à voir et à lire le processus complexe d’après lequel évolue la société et les causes qui engendrent en son sein des crises, des flambées de violences, ou qui la font avancer sur la voie du « progrès ». Il observe et scrute attentivement ses moindres « pulsations » aux fins d’essayer de déterminer l’origine des battements anormaux de son organisme et de suggérer les remèdes possibles…

Le profil de l’intellectuel engagé ici et ailleurs

Par définition, l’intellectuel actif, engagé, n’est pas un personnage « neutre », qui se contenterait d’observer passivement le déroulement du « spectacle du monde » sans réagir. Au contraire, c’est un personnage qui s’ y implique à fond, et qui se considère comme partie prenante des tragédies humaines qui se jouent sur la scène du monde et de la société où il vit immergé comme « un poisson dans l’eau ».
Bon nombre d’exemples illustrent la figure de l’intellectuel. Ainsi Jean-Paul Sartre était-il un écrivain « professionnel » comme l’était sa compagne Simone de Beauvoir. Tous deux avaient en leur temps pris des engagements et des prises de positions qui sortaient du cadre strict de leurs préoccupations « professionnelles ». Ils avaient dénoncé les méfaits du colonialisme en Algérie, et soutenu la cause du FLN. Durant la « Révolution de Mai 68 » en France, ils s’étaient solidarisés avec les ouvriers de Renault et de Peugeot en grève en prenant part aux importantes manifestations ouvrières et estudiantines. Les signataires du Manifeste des « 121 » contre la guerre d’Algérie, « les porteurs de valise » au profit du FLN, dont le fameux Francis Jeanson qui fut à la tête d’un des réseaux de soutien au Front, étaient tous des figures intellectuelles connues en France et à l’étranger. Jeanson était un philosophe de formation, et Pierre Vidal-Naquet, historien de formation, qualité qui ne les a pas empêché de s’engager à fond en faveur de la cause algérienne en dénonçant avec vigueur les pratiques du colonialisme français pendant la guerre. Les Temps modernes, revue fondée par Jean Paul Sartre, et Esprit, fondée en 1932 par Emmanuel Mounier, sont des revues d’intellectuels de haute volée, et dont les membres s’étaient engagés presque tous aux côtés de la révolution algérienne.

Au crépuscule de sa vie, le grand sociologue français Pierre Bourdieu, promu professeur émérite au Collège de France, se trouve encore engagé dans des combats contre la mondialisation aux côtés des militants altermondialistes, après s’être longtemps rangé auparavant du côté des ouvriers et des grévistes de France et d’Europe. De tous ces exemples qui n’épuisent pas la longue liste d’intellectuels engagés à la fois dans la production intellectuelle et dans les luttes sociales, syndicales et politiques, il ressort nettement la différence presque fondamentale qu’il y a entre le diplômé, si haut que puisse être son statut ( docteur, professeur…) et l’intellectuel qui pense, produit du sens et qui allie réflexion à action concrète. Par ailleurs, ce qui distingue l’intellectuel fécond, productif et agissant du diplômé passif et routinier, c’est que le premier possède, en sus de sa spécialité, une culture générale lui permettant de s’ouvrir sur d’autres disciplines qui achèvent d’ élargir son savoir et ses perspectives intellectuelles, alors que le second se trouve au contraire privé de ces possibilités d’ouverture et d’enrichissement de « soi » tant il se maintient cantonné dans sa spécialité et s’y complait. Le premier produit de la connaissance et du « sens » quand le second se complait dans la répétition du même.

Le diplômé passif et parasite

Qu’en est-il maintenant de l’intellectuel algérien ? A vrai dire, ce personnage n’existe que sous la forme d’un diplômé au sens défini ci-dessus. Il est envisagé et se conçoit lui-même sous le rapport d’une fonction « mécanique » destinée à remplir certaines tâches qui lui sont préalablement assignées. Nos enseignants universitaires, pour leur grande majorité, nous fournissent eux-mêmes l’exemple vivant d’une pratique « intellectuelle » réduite à psalmodier des cours décousus, vides de contenus, où la répétition et la récitation fastidieuses des mêmes thèmes prennent le pas sur l’analyse, l’esprit critique et le savoir dépouillé de sa gangue et ses de scories. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner s’ils ne produisent rien qui vaille la peine, et si leur engagement intellectuel ou social est nul. En effet, sur les quarante huit mille enseignants que comptent environ nos établissements scientifiques, on pourrait les compter sur le bout du doigt ces vrais intellectuels. Ils existent, mais sont minoritaires, atomisés et fragmentés. Ils produisent de la qualité, publient, luttent à leur manière pour la transformation de la société et de l’ordre politique, mais en ordre dispersé et ne se connaissent que par l’entremise des quotidiens dans lesquels ils écrivant en se lisant mutuellement. Inutile de citer ici leurs noms tant ils sont connus des lecteurs cultivés. Paradoxalement, c’est du côté du journalisme de la presse privée que l’on trouve le plus de gens ayant le profil et la plume de vrais intellectuels, et non du côté de l’université devenue le lieu de la reproduction indéfinie de l’indigence et de la médiocrité ravageuse. Elle ne produit pas de vrais intellectuels, mais des diplômés à la qualité passable qui ne pensent que « réussite » par le biais de la mendicité honteuse et éhontée des « notes élevées ». Sans contrepartie ni effort.

Le triomphe de la pensée scolastique à l’université

S’il faut trouver de vrais intellectuels, il faut les chercher ailleurs, non du côté de nos universités qui s’étiolent dans la routine et dans la répétition fastidieuse des mêmes rengaines. Qu’attendre de bon et de positif de l’université quand celle-ci offre des postes d’enseignants à d’anciens imams de mosquées, barbus et imberbes, et à des gens venus directement de la zaouia d’El Hamel et d’ailleurs pour y dispenser soit disant le savoir et la science dont ils se gargarisent à tout bout de champ ? Je ne dis rien non plus de ces ex- enseignants de collèges et de lycées qui emplissent de leur présence le paysage de nos campus, et qui transportent et transposent leurs méthodes scolastiques, leurs cultures et leurs représentations étriquées de la science dans l’université. En arrivant à l’université, ces personnes assoiffées de prestige, de pouvoir et d’argent, jettent aussitôt leur dévolu sur les postes administratifs qui leur garantissent une certaine « immunité » et leur permettent en même temps de dérober au regard extérieur leur cursus chaotique. Ils sont enseignants, et responsables administratifs. Sous cette double casquette, ils assument plusieurs fonctions simultanées ou presque : administrative, pédagogique, scientifique. Ainsi certains chefs de départements titulaires de magisters sont-ils dans le comité scientifique du département, et s’autorisent même au nom de leur simple fonction à évaluer scientifiquement des Professeurs et des Maîtres de Conférences en leur attribuant des notes de carrières passablement mauvaises aux fins de les empêcher de grimper dans les échelons… C’est dire qu’une partie de l’administratif, en particulier dans l’université, devient le refuge et le point de ralliement de tous les éléments venus soit des collèges et des lycées, soit de certaines mosquées ou zaouia. Ces gens prisent plus que la science les postes administratifs et vouent un culte quasi sacré au commandement, au prestige et à l’argent dont les heures supplémentaires, réelles ou fictives, gonflent leur bourse.

Ce profil de « diplômés » intéressés, qui courent derrière la « réussite » et le mirage de l’argent n’est pas rare. Il constitue la majorité. Il est passif, parasite et soumis. Il ne produit pas seulement, mais il fait feu de tout bois pour empêcher les autres de produire le savoir et les connaissances. Il joue dans le paysage intellectuel ou ce qu’il en reste le rôle d’une force de blocage et d’inertie. Sa fonction et ses représentations de la société et du monde extérieur opèrent dans le sens de la conservation et de la régression. Frileux, peureux et lâche, il évite la confrontation intellectuelle avec ses pairs, l’engagement social ou associatif, esquive les questions sérieuses, d’ordre scientifique ou philosophique, et n‘a de centres d’intérêts que pour les bruits et les rumeurs des couloirs d’à côté…

Pourtant, ces gens aux figures pâles et à la pensée pauvre se disent « intellectuels » et se targuent d’être « la crème » du pays, son élite par excellence. Certes, ce profil d’individus ne représentent pas tous les enseignants et les diplômés du pays dont beaucoup, à défaut d’être intellectuels au sens sartrien, ils n’en sont pas moins compétents dans leur disciplines respectives. Il y a, dans nos universités, de bons mathématiciens, d’excellents physiciens, de biologistes, de sociologues, d’historiens, etc., mais qu’on ne peut assimiler à des « intellectuels » au sens défini précédemment, tant qu’ils restent anonymes et complètement en retrait de la vie sociale et politique de leur société et de leurs époque. Pourtant, l’Algérie recèle d’énormes potentialités en matière de « cerveaux », et comme l’écrit à juste titre Jeanson, elle « ne manque pas d’intellectuels ; organiquement, comme aurait dit Gramsci, elle n’est pas tout à fait prête à leur concéder, en son sein, une véritable efficacité. Il y faudra tout un travail : le quidam-citoyen, le responsable politique et l’intellectuel en seront ensemble comptables. Et ils n’auront pas beaucoup de temps devant eux pour commencer à prouver que le seul pari acceptable n’était pas, malgré les apparences, un pari condamné.”

Une fois dessinée à grands traits la figure de l’élite intellectuelle, celle qui refuse la soumission et la compromission, par opposition à « l’élite organique » inféodée au pouvoir, il reste maintenant à examiner la société civile et ses diverses composantes afin de déterminer la place qu’y occupent les acteurs sociaux et la manière dont ils se définissent en se distribuant entre eux des « rôles » bien déterminés dans l’arène sociale.

La société civile en général et la société algérienne en particulier

Au regard de « l’élite politique » algérienne, la société civile n’existe pas. Elle est envisagée tout bonnement sous le rapport d’ une masse « inorganique », amorphe, désordonnée et confuse dont il convient de contrôler et de canaliser sans cesse les instincts agressifs et les réactions imprévisibles. Ignorante et incapable de s’autogérer et de s’autodiscipline par elle-même sans provoquer de remous et de désordres inextricables, il lui faut donc un tuteur pour guider ses pas et l’orienter vers le chemin qui la conduirait vers le salut. Or ce guide, cet éclaireur n’est rien d’autre que cette élite politique autoproclamée comme telle, et qui se pose et s’impose en paternaliste à une société qu’elle considère, en toute bonne foi, comme « mineure », et donc incapable de prendre son destin en main. Versatile et imprévisible, elle recèle un énorme potentiel d’agressivité et de violence qu’on ne peut contenir ou endiguer qu’en la soumettant en permanence à une surveillance vigilante, et à un contrôle policier dépourvu de tout état d’âme, et toujours prompte à ramener à résipiscence quiconque oserait élever la voix sur la place publique ou émettre la moindre protestation pacifique…

Le peuple mythique, glorifié autrefois, s’est décliné désormais en une « société civile » sans que cette nouvelle dénomination ne change en rien le fond des choses. Comme le peuple de jadis, célébré comme « le seul héros », mais pourtant dominé, minorisé et méprisé depuis toujours, la « société civile » qui lui a succédé se trouve ravalée au rang d’un « troupeau de mouton » dont les bergers, toujours les mêmes, n’ont, depuis, changé ni costume ni représentation du monde. Leur vision reste profondément marquée par le mépris de « la populace », mépris qu’ils tiennent aux illusions et aux sentiments fallacieux qui les habitent de constituer vraiment « l’avant- garde », voire l’ « élite » même au sens intellectuel du mot, alors qu’en vérité ils ne sont rien moins que des gens pétris d’une culture paysanne ou semi urbaine qu’ils ont héritée du « populisme révolutionnaire… » pour reprendre l’expression de Mohamed Harbi.

Autodidactes en politique, les membres les plus récents de cette élite cooptée se révèlent à l’observateur averti moins lotis que leurs pairs tunisiens ou marocains en culture générale et donnent l’impression d’avoir été nourris au seul lait de l’idéologie bureaucratique qui sacrifie à la logique du raisonnement le discours logomachique, pompeux et autoritaire dont Blekhadem, entre autres, nous fournit un échantillon typique. Avec de tels profils d’hommes dont la vision du monde et le discours se réduisent à des propos sentencieux, tout en affectant certaine « importance » et hauteur aussi bien dans le geste que dans le verbe aux résonnances creuses, « la société civile », agissante et autonome, ne peut pas émerger. Elle est étouffée sous le poids écrasant de l’indigence intellectuelle de cette élite filtrée et triée sur le volet d’après des critères de soumission déterminée par des « rapports d’habilitation » absolument absurdes ; indigence que double et conforte par ailleurs le quadrillage policier d’une société dite pourtant « libre », mais qui n’en reste pas moins brimée et interdite, comme l’opposition, d’accès aux médias publics, comme notre télévision nationale ( ENTV) qui ne fait que répercuter les discours des officiels aux propos monotones, fastidieux et monocordes à souhait.

Société civile et résistance à l’oppression et à l’injustice

Comment définir encore la société en général ? D’abord comme un ensemble d’individus, eux-mêmes constitués en classes sociales, qui se subdivisent à leur tour en couches, en groupes sociaux plus ou moins élargis, de clans, de groupes « minoritaires » pour ne pas dire « ethniques », de réseaux fondés sur des intérêts patrimoniaux et matrimoniaux, ou sur la base d’affinités idéologiques, régionales, etc. Ensuite, elle se définit comme un complexe inextricable d’entités humaines dont les intérêts et les aspirations se chevauchent, s’entrecroisent et, parfois, se heurtent violemment. La cohabitation ou la coexistence entre ses membres n’exclut pas de divergences et de heurts ni, inversement, de coopération et d’entraide mutuelles.
Diverse et fortement stratifiée, la société est sujette souvent à des sautes d’humeurs, à des explosions soudaines, spontanées ou aveugles, mais presque toujours provoquées par des facteurs qui trouvent leur origine dans la nature même de l’ordre établi. S’il est injuste, l’on peut s’attendre à des réactions déraisonnées et irrationnelles de la part de la foule ; cet ordre contesté peut sur l’instant la réprimer ou noyer dans la sang, mais il n’arrivera jamais sur le plus ou moins long terme à réfréner la colère de celle-ci ni sa volonté de résister contre ce qu’elle considère comme atteinte à ses droits, à sa dignité et à son « honneur ». Face aux sentiments d’injustice et de souffrances subies, et des humiliations bues jusqu’à ne plus soif, la foule n’a d’autres choix pour recouvrer ses droits bafoués et sa dignité rabaissée qu’en rompant en visière avec ses peurs intériorisées en s’opposant frontalement à ses oppresseurs. La résignation, le fatalisme et toutes les inhibitions qui ont pu peupler son imaginaire au fil des ans finissent subitement par s’évanouir pour céder, enfin, la place au courage et au sentiment de sacrifice et d’abnégation au sens religieux du terme.

L’exemple de nombreux pays dont les sociétés civiles ( Ex-URSS, Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie…) étaient soumises aux lois d’airain de l’autoritarisme et du totalitarisme, montre que les régimes politiques qui gèrent leur « société civile » au moyen de la coercition, et de son adjuvant essentiel, la peur, sont voués aux gémonies de l’histoire, et finissent, sans exception, par s’effondrer, tels des châteaux de cartes. Les exemples les plus récents (l’Irak, et la Tunisie …) témoignent de la fragilité de ces « tigres en papier » pour reprendre cette métaphore appliquée naguère par Mao Tsé Tong aux impérialistes américains et nippons. Qui aurait pu croire, il y a seulement quelques semaines, que le régime en apparence « inébranlable » de Zine El Abidine Ben Ali puisse voler ainsi en éclats en l’espace seulement de quelques jours d’émeutes et de protestations ?
J’arrive maintenant à la notion de résistance civile. Celle-ci peut être définie comme le processus d’émancipation de certains acteurs sociaux ou politiques qui prennent le risque d’une parole indépendante au sein même de la dictature. La résistance civile est alors ce processus même de la conquête de la parole, synonyme de conquête de liberté. La révolution des Œillets au Portugal, celle d’Espagne qui a met fin à la dictature militaire , celle plus récente , du « jasmin » en Tunisie, sont des exemples qui illustrent parfaitement les divers contextes politiques dans lesquels naît et se développe la résistance au nez et à la barbe des régimes autoritaires ou dictatoriaux.

Qu’est-ce que c’est que l’espace public ?

Le lieu où cette conquête de la parole peut avoir lieu est l’espace public. Cette parole brimée peut s’affranchir de deux manières : a) par l’institution des cercles de discussions et divers lieux d’échanges, créés à l’instigation d’intellectuels, écrivains, artistes, avocats, défenseurs des droits de l’homme, etc. On a vu se constituer dans l’ex-URSS, et ses satellites ( Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie, Allemagne de l’Est…) des lieux de débats publics ( comités, clubs de réflexions…) fonctionnant sur le mode de protestation, et d’expression critique envers l’ordre politique établi. Cet ensemble d’activités recouvre précisément la notion d’espace public par opposition à l’espace institutionnel et privé. Cette définition de l’espace public recoupe à peu près la définition qu’en donne Jürgen Habermas ; b) La seconde modalité qui mène à la conquête de la parole et, donc à l’ouverture de l’espace public cadenassé réside dans l’émergence spontanée de protestations sociales ou politiques, ou encore, dans les formes revendicatives et de protestations les plus variées ( contre la cherté de la vie, les brimades, les privations, les frustrations…). Ce type d’action ressort alors de mouvements collectifs dont le caractère spontané renvoie à une volonté de résistance contre les conduites et les pratiques de l’ordre établi, pratiques ressenties comme une forme d’injustice intolérable contre laquelle la parole s’élève et se fait bruyante dans l’espace public : dans la rue ou par le biais des médias.
Dans le prochain article, je développerai ces notions d’espace public et de résistance civile en connexion directe avec le rôle de l’élite intellectuelle et des médias dans l’éveil de la conscience citoyenne d’une nation, et la manière dont elle s’affranchit des contraintes de la censure et de la peur instituées en un système de gouvernement.

*Par le Dr Ahmed ROUADJIA
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