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La littérature algérienne pendant la période coloniale

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Sujet / Message La littérature algérienne pendant la période coloniale

Message par Droit_De_l'Homme le Ven 16 Sep - 5:23

A cette époque, les Algériens maîtrisent suffisamment le français pour pouvoir créer des oeuvres littéraires en imitant leur écrivain préféré. (Vladimir Siline, Le Dialogisme dans le roman algérien de langue française) Jean Amrouche (1906-1962) est l’auteur de deux recueils de poèmes, Cendres (1934) et Etoile secrète (1937), des chants berbères de Kabylie (1939) et de l’Eternel Jugurtha (1943) sont cités comme d’une grande qualité littéraire. C’est celui qui a dit, lors de la guerre d’indépendance, «la France est l’esprit de mon âme, l’Algérie est l’âme de mon esprit».


Jean Déjeux évoque Etienne Dinet 1821-1929) et Isabelle Eberhardt (1877-1904) comme deux précurseurs de la littérature algérienne «qui ont manifesté non seulement une sensibilité et une générosité algérienne mais encore une vision du mode analogue... leur appartenance à la religion musulmane leur a permis de mieux comprendre l’Algérie profonde.» L’oeuvre de Dinet, en collaboration avec son ami Slimane Ben Brahim, n’est pas cependant d’une grande valeur littéraire, c’est surtout une «peinture de moeurs, très près de la vie des populations du Sud».

Déjeux qualifie la période qui va de 1900 à 1950, pour la littérature algérienne, comme celle de l’acculturation et du mimétisme.

Pendant ce temps, l’évolution de la vision des choses chez les intellectuels français donnera «l’Ecole d’Alger». Dans ce courant littéraire, on trouve, entre autres, Gabriel Audisio, Albert Camus, René-Jean Clot, Marcel Moussy, Jean Pélégri, Jean Roy et Emmanuel Roblès. Celui qui sera quelques années plus tard (en particulier à partir de 1954) au centre de la polémique n’est autre que le prix Nobel de littérature, Albert Camus. La Seconde Guerre mondiale, les massacres de mai 1945 et les mutations qui interviennent dans le monde entraînent une prise de conscience chez les Algériens, particulièrement dans le milieu intellectuel.

On peut même dire que la littérature algérienne de langue française naît véritablement à cette date. L’influence durable de la domination linguistique et culturelle de la France en Algérie, jointe au besoin pour les écrivains de trouver une audience, amène nombre d’auteurs à s’exprimer en français mais leurs oeuvres n’en demeurent pas moins profondément nationales. «Ces romans ont marqué le début d’une littérature nouvelle que plusieurs chercheurs considèrent comme authentiquement algérienne. Le trait commun de la nouvelle littérature est son caractère ethnographique, et la période est souvent nommée, elle-aussi, ethnographique. Irina Nikiforova affirme que les romans ethnographiques algériens «sont très proches des essais dont ils dérivent en effet». Et c’est vrai, car il est possible d’imaginer Le Fils du pauvre comme une série d’essais ethnographiques liés entre eux par la présence d’un héros. Jean Déjeux note de même que L’Incendie de Dib est basé sur «un reportage effectué par le romancier lui-même sur une grève d’ouvriers agricoles dans la région d’Aïn Taya». C’est ce qu’écrit Vladimir Siline dans sa thèse «Le dialogisme dans le roman algérien de langue française».

La littérature algérienne, qui s’affirme et s’épanouit dans 1e genre romanesque, va donc faire entendre un langage nouveau et offrir une image bien différente des clichés de l’époque coloniale avec Mouloud Feraoun (1913-1962), Le Fils du pauvre (1950) ; Mohammed Dib (1920-2003), La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954), Le Métier à tisser (1957) ; Mouloud Mammeri (1917-1989), Le Sommeil du juste (1955) ; et Kateb Yacine, le plus ardent, le plus novateur et dont Nedjma (1956) reste le livre phare de cette littérature, le chef-d’oeuvre de la littérature maghrébine qui allait marquer tous les écrivains de la région et donner à voir un regard fort singulier sur l’Algérie et le Maghreb. Jamais l’Algérie n’avait donné une oeuvre littéraire aussi forte. Il est également le roman sur lequel le plus grand nombre de recherches universitaires sont en cours ou terminées.

Kateb Yacine a rencontré mille et une embûches avant qu’une maison d’édition accepte de publier son livre. Après qu’il eut été «mis dans un coin» à Annaba, ce qui «montre un peu les rapports de l’écrivain français, ou du poète algérien, avec l’Algérie dite française». Il fallait qu’il parte à Paris. Voilà ce que raconte Kateb et c’est fort édifiant sur le contexte d’alors : «Par exemple aux éditions du Seuil, je l’ai emmené pendant sept ou huit ans. J’ai passé mon temps à l’emmener chez l’éditeur ; c’était toujours le même, je faisais semblant de changer, mais rien à faire, il était toujours refusé. Mais quand il a été accepté, c’est ça qui est triste à dire, il a été accepté à partir du moment où il y avait des embuscades, à partir du moment où le sang a commencé à couler, aussi bien du côté algérien que français. A ce moment-là on nous a pris au sérieux. A ce moment tous les éditeurs français commandaient les Algériens ; ça a commencé avec Dib, puis ensuite Mammeri, puis ensuite moi ! Eh bien s’il n’y avait pas eu la guerre, on serait encore des arrières-cousins inconnus. Et la littérature algérienne serait encore représentée par des écrivains européens» (Rencontres de Montpellier, association Cultures et Peuples de la Méditerranée ; éd. Dar el Gharb).

Dans La Grande Maison, inspirée par sa ville natale, Dib décrit à travers le regard d’un enfant de dix ans, Omar, l’atmosphère et les profondeurs de la société algérienne. C’est une réalité où règnent misère, mensonges et hypocrisie. L’action du roman (1939) se situe dans l’immédiat avant-guerre, au moment où les sirènes des exercices d’alerte emplissent déjà Tlemcen, Ce livre qui reçoit un accueil très favorable auprès des milieux nationalistes est très critiqué par la presse coloniale. Le fameux passage - souvent cité comme exemplaire - où l’instituteur Hassan dénonce le mensonge de la France, ne pouvait que déranger «Ce n’est pas vrai, si on vous dit que la France est votre patrie», lâche le maître en laissant passer une phrase en arabe. Omar est un personnage témoin se mêlant à la foule des rues qui lui renvoient l’écho de sa culture auprès des gens de sa condition comme Hamid Saradj. En choisissant un personnage d’enfant, Mohammed Dib signifie aussi que la vie n’est pas encore jouée et que les forces neuves de la jeunesse peuvent triompher. Dans «L’Incendie» (1954) Omar, encore gamin, va vivre à la campagne et découvrir la grande détresse des paysans et leurs espoirs. L’action se déroule en pleine Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est certainement pas un hasard que «L’Incendie» soit né en 1954, année du déclenchement de la guerre de Libération. C’est du contexte historique qui a prévalu au déclenchement du 1er Novembre 1954, nourri de douleurs et de violences, que Mohammed Dib s’est certainement inspiré. Dans ses trois premiers romans transparaît une lente prise de conscience politique du peuple algérien devant la colonisation. Mohammed Dib montre comment était vécu le quotidien des plus humbles, là même où la Révolution s’est faite véritablement ensuite. Chez Feraoun la faim est omniprésente. Quant au livre de Mammeri, c’est une fine analyse de l’intrusion brutale du temps de la Cité, de l’Histoire, dans l’espace clos et «oublié» d’un village traditionnel kabyle.

L’essentiel de L’incendie, de Mammeri, n’est plus la description d’un cadre de vie, mais bien la révélation d’une prise de conscience paysanne, et sa manifestation par la grève : «Un incendie avait été allumé, et jamais plus il ne s’éteindrait», est-il dit dans ce livre prophétique. (Charles Bonn : Le roman algérien contemporain de langue française).

Malek Haddad (1927-1978) a vécu son écriture en français comme un drame. Il était incapable d’écrire en arabe, ce qui l’a conduit dès l’indépendance de l’Algérie à cesser d’écrire.

«Le tragique de Malek Haddad est bien celui de son acculturation d’intellectuel colonisé situé, comme Khaled dans le quai aux fleurs ne répond plus (1961), entre son univers culturel d’écrivain choyé par les milieux littéraires de gauche en France, et ses racines profondes constantinoises. Son oeuvre est d’abord l’expression de la mauvaise conscience de l’écrivain qui se sait inutile à la révolution et à son pays. Elle est aussi celle du déchirement de personnages dépassés par l’Histoire, parce qu’ils en sont les victimes du fait de leur culture française, comme le héros de L’élève et la leçon (1960)». (Charles Bonn : Le roman algérien contemporain de langue française) Chez Assia Djebar, l’engagement nationaliste n’intervient qu’en 1962, dans son troisième roman, Les enfants du nouveau monde. «Elle est l’expression la plus apparente des contradictions d’une classe bourgeoise francisée par sa culture, et néanmoins conservatrice dans certains aspects de ses moeurs, principalement en ce qui concerne le respect de la famille et la mise en tutelle des femmes. C’est là un autre aspect de l’acculturation». (Charles Bonn) Est-ce s’y aliéner en écrivant dans la langue du colonisateur ? Mais était-il possible, sous la domination coloniale, d’écrire dans une autre langue ? Qu’en pensait Mouloud Mammeri, il disait en 1987 «quand j’ai accédé à la culture moderne véhiculée par la langue française. J’ai eu l’impression de débarquer dans une galaxie différente. Et il m’a fallu vivre avec ça pendant des années. Mais il était évident pour moi que la vérité, si on peut l’appeler ainsi, se trouvait dans la culture que j’avais à la fois reçue et vécue au début. Mais je ne concevais pas du tout qu’il y ait une antithèse, une opposition entre les deux.» Pour Yacine comme pour beaucoup d’autres écrivains postcoloniaux, «la langue française a été et reste un butin de guerre» qu’il faut plier au rythme de ses pulsations souterraines. Cependant, le fait de revendiquer le français comme butin de guerre ne l’empêche pas de voir en la francophonie «une machine néocoloniale». Nul doute que s’il avait été vivant, il aurait participé au collectif demandant qu’on ne parle plus de «littérature francophone» mais de «littérature-monde» (Kasereka Kavwahirehi).

Cet article, car ce n’est qu’un article, pèche certainement, pour un sujet aussi riche que complexe, par des omissions ou un besoin, parfois, de plus de précisions et d’éclaircissements. Les éclairages émanant d’avis autorisés sur la question raviront le lectorat du Quotidien d’Oran, et moi-même.


Source: Le Quotidien d'Oran

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